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[Entretien] VoxPublic interviewé par Civitates sur notre plainte contre la plateforme X !

2 octobre 2025 dans dans Big Tech et démocratie

Retrouvez ci-dessous la traduction d’un article publié par Civitates, le fonds philantropique qui soutient les organisations qui luttent contre la polarisation politique croissante en Europe, le rétrécissement de l’espace civique, le déclin des médias indépendants et la montée de la désinformation en ligne. Partenaire de Civitates, VoxPublic a donné un entretien sur notre plainte à l’Arcom contre la plateforme X, accusée d’utiliser des données personnelles à caractère sensible pour faire du ciblage (et de l’exclusion) publicitaire. Un grand merci à Civitates pour son intérêt, et à Claudio Cesarano pour cet article !

# Pleins phares sur les bénéficiaires : quand les données personnelles deviennent profitables

AI Forensics a récemment révélé comment la plateforme de réseau social X permet aux entreprises de cibler les utilisateurs à partir de leurs données personnelles sensibles. Ils se sont désormais associés à une alliance d’organisations de la société civile européenne afin de réclamer des comptes à X à ce sujet.

Écrit par Claudio Cesarano.

Plus tôt cette année, le Dr Paul Bouchaud cherchait des pistes en ligne - effectuait ce qu’iel appelle « une promenade numérique aléatoire ». Paul Bouchaud est chercheurse chez AI Forensics, une organisation partenaire de Civitates, qui décrit ses membres comme « des détectives numériques qui mettent en lumière les injustices algorithmiques cachées et qui œuvrent pour instaurer la responsabilité et la transparence dans l’industrie technologique ».

En 2024, un exercice d’exploration similaire a conduit Bouchaud à découvrir comment la propagande russe inondait les réseaux sociaux européens. Cette fois-ci, l’incursion en ligne de Bouchaud a mis au jour une découverte tout aussi troublante : la manière dont les grandes plateformes en ligne permettent que la vie des gens soit envahie et utilisée pour influencer leurs opinions et leurs choix.

Au sein de l’Union européenne, le règlement sur les services numériques (DSA, pour Digital Services Act) donne au public le droit de consulter les archives/coordonnées/détails des annonceurs qui les ciblent en ligne. Bouchaud a décidé d’exercer ce droit en exportant ses données personnelles depuis X (anciennement Twitter).

La sonnette d’alarme a vite été tirée.

« J’ai découvert que j’étais ciblé par une publicité qui laissait entendre que j’étais d’extrême droite. Je me suis dit : « Comment est-ce possible ? » ». Bouchaud, qui menait des recherches sur l’extrémisme politique dans le cadre de son travail, a découvert que X permettait aux annonceurs de cibler les utilisateurrices sur la base de données personnelles sensibles : «  Il s’agit d’une violation flagrante du DSA et du RGPD [le règlement général sur la protection des données de l’UE]. On ne peut pas cibler la publicité en fonction de données sensibles telles que l’état de santé, l’orientation sexuelle ou les opinions politiques des personnes. »

Conclusions troublantes

Des recherches plus poussées ont révélé l’ampleur du problème : il y avait d’innombrables exemples inquiétants parmi les milliers de publicités, trouvées par AI Forensics, qui ciblaient illégalement les utilisateurrices.

Par exemple, le Fonds d’investissement public saoudien, contrôlé par le dirigeant de facto du pays, Mohammed ben Salmane, a exclu des utilisateurrices en fonction de leur origine ethnique, de leur religion et de leur orientation sexuelle. Le géant des énergies fossiles TotalEnergies a utilisé un large éventail de mots-clés pour exclure les utilisateurrices qui avaient interagi avec des écologistes et des organisations environnementales. Les personnes jugées intéressées par le mot « nazismus » « [nazisme] et le mot « #lesbisch » [lesbienne] figuraient parmi celles que la multinationale Dell Technologies a choisi d’exclure de ses publicités. Et, la chaîne mondiale de restauration rapide McDonalds a diffusé des publicités excluant les utilisateurs X qui avaient utilisé des mots-clés liés aux antidépresseurs et au suicide. La liste des exemples troublants est longue.

AI Forensics a publié ses conclusions et lancé un outil permettant au public de savoir s’il avait été victime de ce type d’attaque.

Ensuite, en collaboration avec les organisations European Digital Rights (EDRi), Panoptykon Foundation, Stichting Bits of Freedom et VoxPublic ( qui sont également des bénéficiaires et partenaire de Civitates) , ainsi que quatre autres organisations de la société civile, AI Forensics a déposé une plainte officielle auprès de la Commission européenne et des coordinateurs nationaux des services numériques chargés de faire respecter la DSA. Ils ont demandé aux régulateurs d’enquêter sur X pour violation de la DSA. Si elle est reconnue coupable, l’entreprise peut se voir infliger une amende importante, pouvant atteindre 6 % de son chiffre d’affaires mondial, et être condamnée à prendre des mesures pour remédier à cette violation dans un délai déterminé.

La déclaration accompagnant le dossier affirmait que le « profilage discriminatoire ou abusif » découvert par AI Forensics « ouvre la voie à une multitude d’abus à grande échelle ».

Alimenter le conflit

« Cette plainte touche au cœur du problème des réseaux sociaux aujourd’hui », déclare Erika Campelo, déléguée nationale chez VoxPublic, organisation française de la société civile qui soutient les initiatives citoyennes contre la discrimination et les injustices et pour défendre l’Etat de droit.

« Nous avons vu le rôle des réseaux sociaux évoluer : nous assistons à la montée du racisme, de l’homophobie, de la haine en ligne et de la discrimination en général sur ces plateformes. Les recherches menées par AI Forensics montrent que des données très personnelles sont utilisées pour établir des profils détaillés, ce qui peut favoriser davantage la discrimination et s’avère très dangereux. »

En France, cette plainte sera l’une des premières à être portée devant l’Autorité de régulation des communications électroniques et des médias (Arcom). Les plateformes en ligne constituent un enjeu majeur dans la lutte pour les droits humains et la démocratie : cette affaire implique ces deux domaines, explique Thomas Renaux, collègue de Mme Campelo.

« Le modèle économique de X et d’autres plateformes de réseaux sociaux repose sur les clics. Plus le contenu est violent, controversé et conflictuel, plus il suscite d’intérêt et génère de revenus. Cela pose un problème pour la démocratie, car cela favorise les forces politiques régressives qui prônent des politiques plus discriminatoires », explique-t-il.

VoxPublic travaille en étroite collaboration avec des spécialistes du numérique tels qu’AI Forensics afin d’essayer de contraindre les entreprises de réseaux sociaux à lutter contre les abus que leurs plateformes favorisent.

L’affaire contre X pour exploitation des données personnelles de ses utilisateurrices est un exemple frappant de la manière dont différentes organisations de la société civile travaillant au niveau national et européen – qu’elles soient spécialisées dans les droits humains et la démocratie ou qu’elles possèdent une expertise technologique – forment des alliances afin de demander des comptes aux puissants.

L’article original en anglais est à retrouver sur le site internet de Civitates.